Catalogue d’architecture outsider


Katherine Lapierre

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INTRODUCTION 

Nous cherchons ici à délimiter ce qui serait de l’ordre de l’architecture outsider à partir des notions d’Art Brut (Jean Paulhan et Jean Dubuffet, 1945) et des observations sur des exemples d’architectures singulières. Les notions d’Art Brut sont appliquées à l’architecture. Les recherches se concentrent autour de la terminologie d’architecture outsider, une notion introduite lors de mes études doctorales, une référence directe à l’expression « Outsider Art » utilisée pour la première fois par Roger Cardinal en 1971 pour traduire l’expression « Art Brut ». La recherche consiste à repérer, relever et cataloguer des exemples d’architectures domestiques atypiques susceptibles d’aider à clarifier cette notion. Dans ce contexte, l’architecture outsider fait appel à une façon autre de regarder l’architecture où autre désignerait des œuvres ne correspondant pas aux critères d’une architecture rationnelle [1]. La terminologie outsider semble alors la plus ouverte, n’imposant pas de frontière précise, englobant tout ce qui pourrait se démarquer d’une culture officielle ; de canons académiques, de ce que nous serions tentés d’appeler l’« art culturel » [2].

 

L’architecture outsider se rapproche de ce qui fondamentalement caractérise le bricolage : elle ne se base ni sur des règles théoriques, ni sur des normes et, reste ouverte à toute proposition dans le domaine de la conception architecturale. On peut dans une large mesure lui associer la définition que donne Roger Cardinal de l’architecture brute, à savoir « un mode de construction matérielle, ambitieuse et faite à la main, dont les formats typiques sont le recyclage, l’assemblage et l’étalage dans un espace clos et autonome, et qui, renonçant à un plan dressé au préalable, est essentiellement le travail d’un individu autodidacte et indépendant qui par là suscite la note indéniable de la singularité » [3]. Elle révèle une forme inédite de typologie architecturale basée sur l’autocontruction à partir de recyclage d’objets, de bâtiments démantelés, réassemblés par bricolage à l’échelle monumentale. 

Ces bases permettent d’ouvrir le débat sur le statut et la contribution possible des architectures outsiders dans la construction d’un discours architectural. Il importe d’engager et de poursuivre le travail de relevé, de cartographie, d’écriture et de publications autour de ces constructions marginales, œuvres autodidactes de bricoleurs dont il conviendrait d’assurer la reconnaissance par un statut patrimonial qui pourrait en assurer la sauvegarde.

 

La question de l’habitable (habitat ou monument) est centrale car elle ouvre sur les notions d’« architecture-sculpture ». Michel Ragon est le premier à utiliser cette expression dans son ouvrage Où vivrons-nous demain ? (1963) pour décrire des créateurs qui renouent selon lui avec l’anti-fonctionnalisme radical du Facteur Cheval (Palais Idéal, Hauterive, Drôme, France), de Gaudi (Espagne), ou celui des expressionnistes allemands et autrichiens (Bruno Taut, Hermann Finsterlin, Frederick Kiesler…).

 

Le projet a permis de documenter un grand nombre d’architectures d’autodidactes en France, au Québec et en Belgique parmi lesquelles le Palais Idéal du Facteur Cheval à Hauterives et le Jardin-coquillage de Bodan Litnianski en France, les constructions de Richard Greaves en Beauce, la maison sculpture de Sappho Morissette et Jean-Guy Ruel en Estrie, la maison sculptée et peinte de Léonce Durette en Gaspésie au Québec ou encore la Tour d’Ében-Ézer de Robert Garcet en Belgique. Le corpus d’œuvres qu’il m’aura été possible de visiter fait l’objet d’études sur le terrain et représente une collection des exemples singuliers de l’architecture identifiés à partir des sources bibliographiques, filmographiques et de rencontres. L’enregistrement (photographies, mini vidéos) de ces architectures permet l’accès à une source d’information précise.

La création d’un catalogue, fondé sur ces exemples d’architectures singulières, souvent œuvres d’autodidactes, applicables au discours de l’architecture contemporaine, a une fonction théorique, mais avant tout, et ce point me paraît essentiel, une fonction de répertoire, m’attachant à la documentation précise d’un ensemble d’œuvres architecturales. L’étude des constructions du répertoire québécois est l’axe principal de la recherche. Toutefois, l’analyse des données, s’appuie sur des exemples significatifs, reconnus ou non et qui paraissent pertinents dans le cadre du sujet. Cette recherche est une quête des langages formels singuliers de l’architecture.

Le format de la documentation servira à éloigner la formulation des principes d’un « idéal type », d’un archétype de l’architecture outsider. Avec l’élaboration d’une réflexion sur l’architecture en tant qu’œuvre d’art et laissant de côté toute finalité fonctionnelle, il s’agira d’interroger, au-delà de la seule expérience esthétique, le geste architectural, tant sur la problématique de la fonction que sur celle de sa matérialité. 




Notes


[1] Par « architecture rationnelle », j’entends une théorie de la composition esthétique des formes architecturales qui s’est établie à la Renaissance (Bédard, Jean-François, Cities of Artificial Excavation The Work of Peter Eisenman, 1978-1988, Montréal, CCA et Rizzoli International Publication, 1994, p. 7). Plus tard, en 1673, Claude Perrault, membre fondateur de l’Académie Royale de Science de Paris, publie une traduction des livres de Vitruve et ses « Ordonnances ». Perrault proposait des théories éloignant des rapports mystérieux vers d’autres plus rationnels et intelligibles. Cette période interrogeait le bien-fondé des règles de proportions suspectées d’être un résultat établi par l’habitude. D’autres débats concernaient les aspects légaux et techniques qui pouvaient agir sur la pratique architecturale. L’Académie allait changer la structure d’éducation et circonscrire davantage l’architecte vers une profession indépendante et une pensée commune et rationnelle. 


[2] Peiry, Lucienne, L’Art Brut, Coll, Tout l’art Histoire, Paris, Éd. Flammarion, 2001. La thèse qui est à l’origine de cet ouvrage a été présentée à l’université de Lausanne en 1996 sous le titre De la clandestinité à la consécration. Histoire de la collection de l’Art Brut, 1945-1996, p. 123. 


[3] Cardinal, Roger, « Le Palais de l’escargot. Habitation et expression chez les créateurs de sites singuliers » in Indiscipline & Marginalité – Acte de colloque, Montréal, Société des arts indisciplinés, 2003, p. 118.



* Voir les sites d’habitants paysagistes - Cartographie des maisons et jardins singuliers. Lille Métropole Musée d’art moderne, d'art contemporain et d’art brut, LaM 

https://habitants-paysagistes.musee-lam.fr/